Bribes de thèse [def. 1] – entropie

C’est les vacances et je dois écrire. Comme le blog du labo (le lablog on devrait l’appeler) tourne un peu au ralenti ces derniers temps, je vais tenter très modestement d’y proposer quelques une des mes réflexions et autres amorces de la thèse que je présenterai début 2014. C’est encore joyeusement feuillu et il ne sera pas question ici d’y structurer quoique ce soit, juste de dégager de la concaténation des pages quelques bribes, sujets abstraits de billets ici, mais complétement matériel dans la compacité croissante (que j’espère rapide) de l’écriture. Je commence par une définition (ou plutôt une discussion sur le sens commun) du mot entropie.

L’entropie (du grec ancien ἐντροπία) n’est pas aussi littéralement synonyme de désordre, ou tout du moins ce sens ne désigne que le produit d’un travail plus fondamental. Selon le blog-notes de jef safi :

Le mot grec entropê est formé du préfixe « en » qui signifie « en dedans« , et de « tropos » qui signifie « la direction vers laquelle on s’oriente ». Ainsi le mot « entropê » désigne-t-il l’action de se retourner sur soi, de se transformer en ré-entrant sur soi.

Le mot entropie est ensuite profondément ancré dans son usage en thermodynamique par lequel on désignait cette part d’énergie dissipée par le travail de tout système calorique selon un processus irréversible (pour le dire très grossièrement). Cependant cette entropie n’est pas immanente au système lui-même mais se produit car son travail est justement en relation avec un écosystème, un milieu tissé d’autres corps, aux propriétés différentes. Notre acceptation actuelle du terme est consécutive à la thermodynamique statistique, dégageant de ce phénomène calorique une qualité stochastique (« calcul » probabiliste prétendant estimer de l’aléatoire), par laquelle elle est devenue cette quantité mesurable du degré de désordre. C’est enfin et surtout l’entropie de Shannon qui en a étendue le périmètre signifiant au point qu’on y ait inscrit le champ sémantique actuel, celui qui nous intéresse parce que désignant le « sens commun » repris dans les science humaines et qu’il s’agit pour nous de défricher.

Car il nous semble en être là d’un glissement trop opportun, voir même d’un contre-sens : dans l’immédiateté des figure entropiques, il ne s’agit en fait pas de désordre, seulement d’incertitude : on ne peut être certain de la nature signifiante d’un système car ce dernier fait reposer ses modalités d’émission d’informations, ses attributs affectifs, au contact de l’état d’autres machines, toutes relatives à un milieu communicant (mais à des degrés de lisibilité variables) au point qu’il devienne à tout jamais impossible de déplier un quelconque énoncé (nous verrons que ce dépliage, s’il passe par la question de la source, ne s’y réduit nullement). En ce sens, il en serait de l’informatique comme d’une texture cérébrale — dont la vision d’ensemble (la cognition pourrait-on dire) permettrait de tracer la concaténation individuante des corps et des transferts qui y sont engagés — qui n’aurait rien de singulier pour l’homme, parce que l’information en question lui reviendrait toujours plus gonflée de l’affection d’acteurs divers, occasionnant du bruit, complexifiant le champ d’apport, étriquant les zones d’appui et les surfaces d’intégration créative de l’étranger jusqu’à rendre parfois impossible l’hypothèse d’une transformation originale… Le retour à soi désiré par l’individu et à partir duquel la source autant que les muqueuses communicantes se ré-assimilent au corps (subjectivation) gorgés de leurs propres puissances d’agir requiert la connaissance synthétique de ces derniers. Ce processus permet non seulement de détecter en creux des lignes vierges, des amas neutres ou au moins « neutralisables » par le corps qui voudrait y loger de l’individuation (un savoir-faire), mais est également indispensable à la résistance vis-à-vis des tentatives de normaliser (ils disent harmoniser…), surveiller (…contrôler), canaliser (…aiguiller, « civiliser ») le réseau.

En ce sens, GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) s’est imposé par sa puissance matérielle de calcul (donc de contrôle) d’une entropie réelle et profitable (pour eux) en codifiant (en parvenant à imposer un format de savoir, une néguentropie) un espace encore vierge, mais ce qui tient lieu d’entropie (pour nous) revient en réalité à s’accorder sur une profonde contorsion du sens même de ce que l’on désigne par ce mot, auquel on viendrait attribuer la figure abstraite du réseau, assimilé complètement à ce qui n’est en fait qu’une portion (certes croissante) du Web conçue comme milieu exclusivement agi par de grandes compagnies (dont on arguera plus tard qu’il est statistique et statistiquement orienté à la génération de profit) reléguant ainsi l’internaute à sa qualité de consommateur de contenus, support de messages, simple relais d’informations. C’est ceci qui est problématique, générateur de mot d’ordres bien plus que de désordre donc, alors qu’Internet, en tant que dispositif technique en soi, génère une entropie nécessaire à l’engagement créatif et renouvelle de manière bien plus prégnante la signification originelle du terme, en tant qu’il engage un dispositif technique (sans rien imposer d’autres que certaines règles du jeu) et ouvre un lieu d’assimilation du collectif (qui requiert une responsabilité particulière quant à la (re-)mise en ordre, à la lecture la plus directement efficiente, efficace et signifiante pour chacun des énoncés).

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