Bribes de thèses [dig. 1] – bile noire de l’A.J.R.

Je commence ma thèse par un long détour en cuisine. Il me fallait un domaine qui puisse agir comme une intensité primale et de grande densité concrète. Le devenir-comestible de l’ingrédient, la matièralité spécifique de l’aliment découpé, l’acquisition par la même d’un certain format convenant à la prise par l’algorithme-à-trous-temporels de la recette, le jeu subtil des transmissions intimes et des héritages amassés en base de données charnelles d’une culture spécifique mais inter-opérable, les innovations technologiques et les jeux de langage, tout ceci pouvait constituer un plateau vitaliste fécond pour approcher les enjeux scientifiques propres du travail académique que je devais engager par la suite, entre le territoire et l’ordinateur, autant que constituer une échappatoire au torrent des abstractions que ce rapport véhicule.

Dans un passage, j’y avance une curieuse expression : « bile noire de l’A.J.R. »… J’ai tout de suite trouvé que ça n’avait aucun sens concret ni aucun situation plausible dans mon effort d’introduction, qu’il s’y cachait là une pure pédanterie de styliste ou pire une lourdeur artificielle. Mais bon, j’aimais quand même son anodine poésie1 et puis me dire « tu trouves pas que » ça n’avait de toutes façons pas plus de fondements. Il fallait que j’aille chercher l’expression et je n’ai donc pu m’empêcher de produire une digression sur elle. Je ne pouvais la laisser là sans faire la généalogie de sa présence ni la justifier au corps du texte, au risque qu’au final, je finisse par découvrir que celle ci n’avait vraiment pas de qualité théorique2. Je n’ai d’ailleurs encore pas tranché cette question et c’est la raison pour laquelle je peux librement la partager ici. L’expression est expliquée en note de bas de page, mais pour des soucis évidents de mise en forme, je la reproduis directement au corps du texte.

Il semble qu’il y ait toujours une partie résiduelle de moi-même qui soit dévorée par le plat, ou en tout cas retenue, filtrée et s’accumulant comme la bile noire de l’A.J.R.

[Début note]

Dans la théorie des humeurs de la médecine antique (Hippocrate), tous les tempéraments humains sont associés à quatre organes du corps, eux-mêmes caractérisés par les quatre Éléments. Ainsi :

  • la bile jaune est produite par le foie, associée au feu et est caractéristique du coléreux ;
  • la bile noire est sécrétée par la rate, unie à la Terre et désigne l’anxieux ;
  • la lymphe sécrète des fluides et des muqueuse propres à l’eau et stagne en la personne apathique ;
  • alors qu’enfin le sang souffle l’air dans le cœur et euphorise le jovial.

Dans le Problème XXX, Aristote s’attardera sur l’humeur bileuse (mélancolie) qu’il considère comme caractéristique des hommes de génie et des artistes. Ce que nous tentons de capter de l’antiquité avec cette expression étrange de bile noire de l’A.J.R. c’est en premier lieu le fait que le rapport des humeurs est dès les débuts de la médecine associé à la présence des éléments dont l’affection n’est évidemment pas régulière. Le rapport corporel aux éléments varie selon l’épaisseur du temps long des saisons et l’alimentation par lequel transite un grand nombre d’affections de la nature qui ne sauraient donc être réduites au temps court des journées et quantifiées à l’échelle infime des micronutriments. Ensuite, la bile noire est le lieu spécifique du résiduel en tant que dépôt, réceptacle des rebuts de toutes les transformations dont les produits n’ont pas été immédiatement ré-assimilées par les organes affectés, le lieu d’alchimies troublantes, de mélanges et de brassages instables (pour les éléments et les organes mêmes) et dont Aristote étudia les expressions diverses à travers l’état propre de l’ivresse : « De sorte qu’on voit bien que c’est par la même cause que le vin et la nature façonnent le caractère de chacun. Car tout s’accomplit et est régit par la chaleur. Il se trouve que l’humeur de la vigne et le mélange de la bile noire contiennent du vent. […] Et le vin est venteux par sont action. C’est bien pour cela que le vin et le mélange [de la bile noire] sont de nature semblable. Ce qui rend évidente la nature venteuse du vin, c’est l’écume. » ⟨ Aristote, L’homme de génie et la Mélancolie, p. 87-88 ⟩. La bile noire de l’A.J.R. c’est le rappel qu’un repas est irréductible à sa valeur micronutritive et journalière, qu’il engage des protocoles et convoque des vestiges au sens qu’il est par nature le lieu de transformations entropiques du manger autant que la substance qui travaille l’infra-ordinaire « ce qui semble tellement aller de soi que nous en avons oublié l’origine » ou ce qu’il s’agit d’interroger « c’est la brique, le béton, le verre, nos manières à table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. » ⟨ Perec, L’infra-ordinaire, p. 12 ⟩

1- note à myslave : parvenir à reproduire le presque-anagramme duchampien « anemic cinema » avec le mot poésie, genre : isopée poésie mais avec un mot qui veut dire quelque chose, genre en italien… ()
2- note à Salle Phocie : quelle joie cela doit-il d’être vous et de n’avoir jamais à lever le voile (de la mariée), hop pirouette sur France Inter. L’extérieur, de toutes façons, c’est que des gens qui vous aiment bien par apathie ou par flemme. Mais en vous, le cérébral au jonchage de vos ritournelles domestiques, il ne désire pas être nu, diagrammatique ? ()

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