Kiss & Fly


Installation interactive conçue et réalisée par Carole Brandon avec Arnaud Burgniard, 2012, ©box, 3 webcams, ordinateur.

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Kiss & Fly est une oeuvre interactive qui interroge la notion de paysage comme une rencontre de tous les paramètres identitaires d’un lieu.
Cette oeuvre invite le spectateur à rendre visible les traces de son passage dans un paysage qui n’existe que par les mouvements de son corps autour de la machine (la ©box) ; Ses déplacements révèleront à la fois le programme informatique qui génère l’interactivité, un paysage panoramique narratif pré-enregistré (des vidéogrammes), les positions du corps autour de la ©box (sculpture), l’enregistrement de 3 webcams et le lieu d’accueil (le musée).

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la ©box : machine sensitive de vision

La ©box, en forme de pilule, tout en métal et demi-ajourée, laissant place à une personne à la fois, ressemble à une étrange boîte, un vaisseau, un phare…. Dans cette installation, elle contrôle son environnement proche. Equipée de 3 webcams à l’extérieur de sa structure, placées comme des caméras de surveillance, la ©box délimite et affirme une frontière : les webcams sont équipées de détecteurs de mouvement qui enregistrent une image (et le signalent par un effet sonore d’appareil photographique) à chaque mouvement, toutes les 10secondes. Le spectateur est averti de la matérialité de cet espace (par le son, les caméra visibles et la vidéoprojection des enregistrements) qui pose ainsi la ©box comme espace semi-fermé, privé et sensible. Que préserve-t-elle ?

La ©box offre un siège, un écran d’ordinateur et une vue à 360° sur l’espace immédiat autour d’elle. La ©box est la machine, l’ordinateur est le cœur de son système. Elle est capable, seule, de générer, enregistrer et contrôler un ensemble d’éléments. Machine de vision, elle surveille et rend visible en même temps : elle montre à la fois le dispositif de la vision, le fonctionnement du programme et le résultat. Comme des mille-feuilles qui se déploient d’un espace à un autre, les Images, ici se juxtaposent et s’imbriquent les unes dans les autres. La ©box ouvre et dévoile toutes les strates de son système dès que le corps agit : poupée russe transparente composée de plusieurs « espèces d’espaces »… (…) Cette machine de vision semble rendre visible à l’extérieur d’elle-même son fonctionnement intérieur : elle retourne sa peau, son système aux vents du monde, aux aléas des corps visiteurs… à nue, sa chair insère le corps du spectateur dans son dispositif de vision, qui permet de voir, d’être vu et de construire ce qui est et sera vu.

Eva Hesse construit un cube qu’elle recouvre méticuleusement, de l’intérieur,  de milliers de tuyaux en caoutchouc. Les grilles métalliques montrent l’envers de la zone sensible.

Eva Hesse, Accession II, 1968 (1969) Galvanized steel, plastic, 78,1 x 78,1 x 78,1 cm, Detroit Institute of Arts

D’un geste répétitif, Eva Hesse tisse laborieusement un espace révélé et caché par son envers montré comme un endroit. Cette obsessionnelle volonté de répéter le même geste ne renvoie pas seulement à la situation du travail des femmes (au foyer ou à l’usine par exemple, corps-machine (cf Semiotic Kitchen de Martha Rosler 1976) mais à la situation du corps des femmes dans l’espace environnant. Les pulsations intérieures visiblement fragiles mais tactilement insupportables, capturent tout corps étranger et intrusif. Lieu à la fois de plaisir, aux parois sensibles, écorchant au passage, l’intériorité est mis à nu comme une peau retournée…. telle une anémone de mer à la surface urticante : d’apparence végétale, elle reste du genre animal composée d’un axe (la ©box) et d’une superposition de parois poreuses indispensable à sa survie (tous les espaces entre l’ordinateur et la salle du musée) (…)

Le dispositif

Si le spectateur décide d’abord d’entrer dans la capsule ©box, il devient contrôleur de l’espace autour de lui, il s’extraie du paysage, il s’absente du jeu et de l’espace pour  : voir. Cependant, il n’a aucun pouvoir sur la machine. De plus, assis si près du cœur du système de fabrication, il regarde de l’intérieur la mise à nu du dispositif, la mise à mort de ses secrets de fabrications… il est dans l’arène, contrairement à la première impression : ce n’est pas lorsqu’il est à l’extérieur de la ©box, dans l’espace public du musée, sous l’œil des webcams qu’il est le plus exposé…. c’est dans la ©box, qu’il est le plus visible, le plus fragile (impuissant et enfermé), le plus regardé par le monde environnant, car il est au plus près du point central, le point d’équilibre, névralgique du générateur d’images.

De l’intérieur, les lamelles horizontales ajourées de la ©box nous permettent de voir en ayant l’impression de ne pas être vu. L’écran d’ordinateur nous donne une vision de trois angles précis et différents de l’extérieur, en une seule image. Nous pouvons surveiller ce qui se passe au même moment à plusieurs endroits différents. (…)

De l’extérieur, le corps est vu en contre-plongée par rapport au sol et la capsule métallique trône étrangement dans la pièce, on ne voit qu’elle : elle ressemble à une base de pilotage, un transformateur, une zone d’énergie voire de dangers (anémone?). Le métal ne favorise pas la douceur, la confiance ; il protège, met à distance, isole et délimite fermement un espace différent du reste. Les 3 webcams très visibles repoussent, leurs yeux inquisiteurs questionnant… Ce que les caméras enregistrent, est vidéo-projeté sur le mur en face de la porte d’entrée. Dès son arrivée, le spectateur comprend le dispositif, il peut très bien rester à la périphérie.

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Zone de communication

La ©box avertit et matérialise une zone de communication : prenant en compte une forme de perméabilité possible. Les webcams agissent plutôt comme des périscopes : regarder à l’extérieur pour fabriquer un point de vue, mais par le périscope on connait l’existence d’un sous-marin….ici la ©box est certes visible immédiatement mais le spectateur connait la possibilité de contrôler ce qui est surveillé. Le spectateur va pouvoir créer sa propre image. Il ne modifie pas la perception spatiale et globale de l’espace architectural : au contraire, il s’invite dans un paysage qui ne peut exister que par sa place DANS l’espace et par ses mouvements (et pas uniquement par sa place devant l’image). Le spectateur rend perméable et matérielle la zone entre l’objet ©box et la salle du musée. L’imposante sculpture qu’est la ©box s’efface en monument fragile et sensible pour laisser place à l’image, pour redonner au corps sa puissance et son échelle (…)

C’est ce qui est génial dans les œuvres de François Roche, architectures qui vivent aux rythmes du corps, des corps, de l’environnement….dans Dustyrelief dont voici un dessin

Dustyrelief / B_mu, Bangkok, Thaïlande 2002, Architect ; R&Sie(n)…Creative team: François Roche, Stephanie Lavaux, Jean Navarro, Pascal Bertholio Landscape architect : Michel Boulcourt, Paris Furniture and Lamp Designer : Mathieu Lehanneur, Paris Steel Structural Engineer : Nicolas Green, Paris, Londres Light Engineer : Benoit Lalloz, Paris Client: Petch Osathanugrah, Bangkok.
Key dimensions: 5000 m2.

François Roche capture les poussières de la ville polluée de Bangkok, pour envelopper le musée d’une surface vivante, pulsante aux rythmes de la vie environnante. Un grillage électrostatique recouvre le musée et attire les particules polluantes transformant le bâtiment en gigantesque terril de poussière. La surface extérieure fait alors Image (image de nos habitudes, de nos corps utilisateurs d’espaces, de nos usages….) Image mobile, mouvante, sur laquelle l’être tel Dieu a du pouvoir. « Tout en percevant l’impossibilite? de circonscrire les e?changes qui subordonnent cette forme en mouvement, comment ne pas e?tre tente?, au sens de la tentation d’une chose trop grande pour soi, par ce « Work in Process, in Progress » qui n’en finit pas de s’autode?terminer en relation osmotique a? un biotope lui-me?me transformiste. Comment ne pas e?tre tente? d’introduire cette impermanence, cette dynamique ge?ne?tique, cette adaptabilite? au creux de la scle?rose de l’architecture… » Interview de François Roche par Bertrand Greco, le Journal du Dimanche, 16 septembre 2007. http://www.new-territories.com/roche2002bis.htm

Le musée caché (comme le lieu sacré des Pyramides) est protégé par un placenta poreux, dont la forme indique à la fois une limite, un espace privé précieux et également la densité de tous les corps agissant au-dehors….comme si cette enveloppe déterminait une zone de communication, matérialisait les possibilités immenses de nos collaborations, de nos actions collectives, pour préserver une mémoire commune (ici à Bangkok un musée). Avec Kiss & Fly, la zone de communication est matérialisée par le champ focal des webcams, qui ne préservent ni n’enferment un trésor mais révèlent d’emblée un dispositif de vision et d’expériences.

« chaque point de l’espace est et est pensé là où il est, l’un ici, l’autre là, l’espace est l’évidence du où. Orientation, polarité, enveloppement sont en lui des phénomènes dérivés, liés à ma présence. » Maurice Merleau-Ponty, l’oeil et l’esprit (Éditions Gallimard, Collection Folio / Essais, 1964, p47). Ici, le corps du spectateur doit s’immiscer entre les parois des espaces sensibles ou physiques pour que la zone de communication soit réellement visible sur l’image (vidéoprojetée) (…)

Lieu Espace et Paysage (…)

L’intuition de l’instant* dans des espaces multiples (…)

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Le point de vue (…)

Kiss & Fly : dépose-minute et présences multiples

Comme face à un nouveau lieu que l’on découvre, l’utilisateur peut choisir une photographie d’un instant de sa contemplation dont il est l’un des éléments.
Un kiss & fly (dépose-minute) de son voyage.

Ce n’est pas une narration qu’il construit à partir des caméras surveillantes (comme dans Der Riese de Michael Klier 1982-83 par exemple (…)) ni un instantanné de sa présence : l’image choisie sera plutôt le révélateur (photographique) de son passage entre les strates de surfaces photosensibles : le musée, les autres oeuvres adjacentes, les autres corps, les webcams, la ©box, l’ordinateur, l’image vidéoprojetée et le programme….à l’image de Present Continous Past (s) de Dan Graham 1974, installation vidéo en circuit fermé une caméra n&b, un moniteur n&b, 2 miroirs, 1 microprocessuer, Collection Centre Georges Pompidou : le corps est englué dans une superposition de temporalités en même temps présent, futur continu et passés dont seule sa présence en révèle les différents encastrements des espaces qui sont en même temps réalité, reflets, envers et endroit.

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Dans Kiss & Fly bien que l’heure exacte des prises de vue soient affichées au centre de l’image, elle renvoie plus à un repère universel qu’à une temporalité, une durée ou un présent. L’heure troue la surface comme pour mieux affirmer l’identité du lieu (pas le lieu du musée) le lieu du corps, le particulier, l’individuel ….la présence immédiate. Anne Cauquelin le désigne ainsi « le plan serait troué par les lieux, comme par les manifestations d’un « sous-sol », d’un infra-langage, d’un monde de qualités, difficilement transposables dans le monde des quantités. Et qui aurait sa vie propre. » Le site et le paysage, éditions PUF/Quadrige, Collection essai Inédit, Paris 2002, p.81. Le monde des quantités étant pour elle, l’espace géographique, global, qui se déchiffre facilement. Cet espace n’intervient pas du tout dans Kiss & Fly : le renvoi à l’idée d’un dépose-minute entérine l’acte d’être présent et donc de vivre l’espace. L’existence même d’être dévoile les profondeurs de l’être (corps, machine et image)…

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Le spectateur va conserver l’image de toutes les étapes d’un processus chimique et physique dont il est le révélateur. (…) Sur la photographie choisie, seront visibles les matrices, les auteurs (leur présence n’est visible que dans l’image finale), les dispositifs de vision et les relations tissées par l’intrusion du corps. Ces images tirent le corps dans un espace virtuel (celui du programme-machine), le détache de l’espace environnant (effacé du coup en tant que lieu) et lui laisse prendre son envol dans un paysage hybridé (…)

Le spectateur peut décider d’enregistrer son Kiss & Fly (baiser volé volant?) et de laisser (dans la version lors de l’exposition Jeux d’Artistes du Musée Château d’Annecy) son adresse postale et mail : 18 adresses seront choisies par semaine pour recevoir la carte postale UNIQUE numérotée et signée, numériquement et par voie postale, dont le timbre (à l’image de l’exposition) n’existera qu’en 500 exemplaires.

Kiss, embrassé c’est faire corps en un seul point de contact, c’est coller deux points de ventouses derrière lesquels apparaît la figure de la Gorgonne (…) Fly, à peine arrivé déjà envolé,le passage d’un entre-deux espace dé-colle (des de/coll-agen de Wolf Vostell) la structure relationnelle qui déborde en figure de matriochka.

Carole Brandonextraits, Novembre 2012

 

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