L’écran : zone clinique

Aujourd’hui l’e?cran cadre la zone fragile entre la perte de soi et le don de soi. Cliniquement mort, nous dispersons nos organes (donne?es vitales qui nous constituent) de l’autre co?te? de l’e?cran. Notre vie s’arre?te a? chaque connexion, suspendue entre temps et espace. Nous perdons notre corpore?ite?. Je ne sens plus l’envergure et la puissance de mon corps ni devant l’e?cran (puisque le Je de ma re?alite? n’existe plus) ni au-dela? de l’e?cran (puisque le Je de ma re?alite? devient Nous). Morts crucifie?s sur l’autel du plasma : l’e?cran laisse apparaitre nos corps mutile?s, ressuscite?s en ubiquite?.
? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?
Tes caresses, ton odeur, ta chaleur ne re?veilleront pas les milliers de capteurs de ma peau, connecte?s a? la machinerie du vivant……nos corps s?e?teignent au profit de nos images, ombres et lumie?res nume?rise?es you fade to light (2009) de rAndom International pour Philips). Je dois aller au plus pre?s de l?e?cran dans He weeps for you (installation vide?o 1974) de Bill Viola, pour e?tre et disparai?tre ; juste un point de lumie?re sur la goutte d?eau re?ve?le ma pre?sence, mon corps se meurt ; comme sur les surfaces de Jean-Baptiste Sime?on Chardin (verre d?eau et cafetie?re, vers 1761, huile sur toile, 41 x 32 cm, The Carnegie Museum of Art Pittsburg) ou? le grain, ce clignotement blanc affirme la mate?rialite? de la peinture, de l?e?cran, non celle des objets repre?sente?s.  » l’ image se retire en tant que image de, image de quelque chose ou de quelqu?un qui ne serait pas, elle ou lui, une image. Elle s’efface comme simulacre ou comme visage de l’e?tre comme suaire ou comme gloire de Dieu, comme empreinte d’une matrice ou comme expression d’un inimaginable. »(1)
Devant l?e?cran, le corps se dissout et s’e?parpille quand l’image prend vie sur la surface.
? ?
Derrie?re l?e?cran, seuls les imperceptibles mouvements inconscients de ton corps inanime? e?paissiront l’image comme autant de touches sur la toile (web). Les oscillations involontaires de tes cellules nerveuses gorgeront chaque luminophore de poussie?res de toi, a? l?image du Wave UFO (2003) de Mariko Mori, pour ge?ne?rer une image vivante : tes morceaux de corps greffe?s dans un autre corps, celui de l’e?cran.
Alors comment puis-je t’aimer?
Tu n’es plus un tout, un plein, ma Gesamtkunstwerk….mon Pan (en grec ancien ???? / Pa?n, « tout »). Dieu de la totalite?, de la Nature toute entie?re, tu disparais sous les pixels comme sous les touches du Titien (Le supplice de Marsyas 1575-76 huile sur toile muse?e national de Kromeriz). Chaque coup de pinceau pre?le?ve un organe et tu te fragmentes dans la masse de l’e?cran. «j’suis une come?te humaine universelle je traverse le temps, je suis une re?fe?rence, je suis omnipre?sent, je deviens omniscient »(2) : hybride, tu deviens laid et sauvage a? l’image de ce Dieu « aux pieds de che?vre », le « fre?ne?tique », l’ « effroi des vivants », le « mai?tre des visions ». Libe?re? de ton poids, tu apparais partout, en me?me temps, n’importe comment. Photon, e?lectron, onde, qu’enlacerais-je de?sormais ?
? ?
Certes dans l’e?cran, tu perds des bouts — de toi — vers moi — par eux — parce qu’a? l’instant me?me ou? tu ouvres l’ordinateur, cliques et te connectes, la chai?ne du froid s’organise : celle ou? tous les acteurs ne?cessaires sont en place a? ton transfert ; du donneur au re?cepteur, le social network est aux aguets.
Branche? sur internet, le corps est sous surveillance : les organes sont maintenus artificiellement en e?tat de fonctionner. Le corps inerte se maintient en e?tat de veille pour les pre?le?vements. Ton corps pulve?rise? au-dela? de l’e?cran s’affiche dans une discontinuite? de l’espace-temps. Tu ne souffriras plus jamais.
? ?
A l’image de Marsyas, ton pre?le?vement corporel est un supplice ici indolore : avec le de?pec?age de la peau ton Moi n’existe plus, tes Moi jaillissent, se multiplient et te survivent ; tu t’uploades et je te perds. Ton « Moi-peau » se disperse : « ce parchemin originaire, qui conserve, a? la manie?re d’un palimpseste, les brouillons rature?s, gratte?s, surcharge?s, d’une e?criture originaire pre?verbale faite de traces cutane?es. » (3)
Je domwloade des tweets de toi dans leur nouvelle corpore?ite? et je dois te mettre a? jour continuellement. J’ai le sentiment de ton existence mais jamais la preuve. Me?me ge?olocalise? par ton adresse IP, l’e?cran, cet unique bioport (eXistenZ David Cronenberg1999) affiche toutes tes informations, des donne?es informatiquement modifiables, transformables, interchangeables. « Je suis une Neuromatrice a? Champ Cognitif Multidimensionnel mais vous pouvez m’appeler aussi Docteur Schizzo, Max Planck, Adolf Hitler, Fred Astaire, Saint-Thomas d’Aquin, ou me?me Paloma Gronibar. Je suis dote?e d’une personnalite? hypertexte, « rhizomique » si vous voulez, qui peut se transformer a? volonte? mais le programme de base qui vous parle, la?, est a? peu de chose pre?s le me?me pour tous. » (4)
? ?
Tu n’es effectivement plus qu’un corps qui se de?lite. En LAN, MAN, WAN, a? peine en ligne, au sein d’un re?seau organise? et habitue? pour re?ceptionner tes organes, je ne recevrai et choisirai que le morceau parfait de toi (information) celui dont j’ai justement besoin, celui qui te survivra en moi ; je ne m’affronterais pas au temps qui passe sur ton corps parce que l’e?cran lisse. Je se?lectionne tes donne?es pour consolider mon Moi. Alors que chaque carence interrompt ton e?tre fragilisant ton Moi. Le pe?diatre et psychanalyste D.W.Winnicott observe qu’au travers du holding/handling (portages de l’enfant) un flux (d’amour?) traverse la me?re et le be?be? cre?ant un sentiment de bien-e?tre, de se?curite? et de confiance chez le nourrisson : le sentiment de continuite? d’e?tre, base de la force du Moi.(5)
Divise?, e?miette?, de?membre?, ton corps, matie?re insaisissable, e?chappe a? tout ; seule la forme arrive a? la canaliser dans un objet et la forme-objet ici c’est l’e?cran. Surface poreuse, mon holding/handling, telle Isis, reconstitue ton corps a? l’envi, au besoin. O? toi, Ounen-Ne?fer « L’e?ternellement beau », tu surgis incandescent sur la surface. Chaque petite mort s’e?choue sur l’e?cran comme autant d’orgasmes solitaires et ste?riles. Isis doit insuffler la vie a? un Osiris remodele?, entier, pour e?tre fe?conde?e. Pan, le tout, est le seul Dieu a? connai?tre la mort, il revient et est associe? alors a? la fe?condite?.
Comment te survivre sans mourir?
Donc l’instantane?ite? ne permet pas de me rapprocher de toi, puisque tu n’habites plus ton corps, puisque je peux te renouveler sans cesse. « devant l?e?cran je n?arrive pas a? me repe?rer. Et dans le temps collectif et sur mon propre cadran interne. J?admets sans la te?le?vision je ne perc?ois plus les pulsations du temps social » (6)
Perturber les rythmes biologiques et on oublie alors le monde sensible, on glisse ensemble dans le monde visible « nous e?tions devant l’image nous sommes dans le visuel. La forme-flux n’est plus une forme a? contempler mais un parasite en fond : le bruit des yeux » (7)
Tu prends corps dans ce brouillage incessant, dans les programmes informatiques, la neige e?lectronique ; e?corche? vif, l?e?cran te maintient en vie et te mate?rialise.
? ?
Je me dote alors de l’ hypothe?tique Superforce (« The?orie du tout », en anglais Theory of Everything (ToE), the?orie non de?couverte mais introduite par John Ellis dans la litte?rature scientifique en 1996) pour te rejoindre dans le cosmos. Pan, Dieu-tout (puissant ?), « Cre?ateur universel, Daimo?n aux mille noms, qui re?gles le Kosmos, qui apportes la lumie?re, qui aimes les antres, qui te souviens des injures » (9) comme l’e?cran, c’est sur toi que reposent et la surface de la terre immense et l’onde de la mer infatigable…Tu prote?ges en poe?sie ge?ne?rative, cet amour de?-corpore? et re-corpore? en Sur-Ultra ou Supra- natures (Miguel Chevalier)…tes Hypercorps s’autofe?condent.
L’e?cran te mate?rialise parce qu’il impose le regard, la vue, « le regard a e?te? aussi celui du navigateur antique s’e?vadant de la surface non re?fringente et directionnelle de la ge?ome?trie vers la mer libre, a? la recherche de surfaces optiques inconnues, dioptre de milieux ine?galement transparents, mer et ciel apparemment sans limites, ide?al d’un monde essentiellement diffe?rent, essentiellement singulier, comme protoformation de la formation du sens. »(10)
Sur le ressac, entre le regard et l’e?cran verre (l’eau et le sable), a? chaque vague, ton corps est de?coupe? en lamelles, photocopies des toi infinies….
? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ? ?
J?accepte le don de toi, de ton transfert dans tous ces corps que tu as sauve? ; j’accepte me?me la disparition de ton image ; je n’admets pas l’absence de ton corps, je ne supporte pas l’ide?e de ton morcellement et de ta de?gradation nume?rique. L’e?cran et ses mille et un pre?le?vements de toi, traces inde?le?biles (certes) dans l’espace- temps et l’infini, ne comblent pas le vide de ton corps mort.
Pourtant, il est bien plus re?el de suivre les traces laisse?es par tes voyages de l?autre co?te? de l?e?cran que les aveux que tu affiches partout.

? ?? ?? ?? ?? ?? ?? ?? ?

U

1- le vestige de l’art Jean-Luc Nancy, e?d du jeu de paume 1994 l’art contemporain en question cycle de confe?rence organise?e a? la galerie nationale du jeu de paume automne 1992 hiver 1993 p.32                                                                                                        2- http://www.dondorganes.fr/-La-chaine-du-prelevement-a-la-.html                          3-Noir De?sir, extrait album 666.667 club, 1996, Barclay, un homme presse?
4- Anzieu D., (1987) Le Moi-peau. Ed. Dunod. Paris. p.104                                               5- Maurice Dantec, les racines du Mal, e?d. Gallimard, collection Folio policier, 1995, p.366) 6- Winnicott D.W. La me?re suffisamment bonne. 2006. Editions Payot et Rivages, Paris. 7-Chloe Delaume e?d Gallimard, sep 2006 collection verticales, phase deux, p.91      8-Re?gis Debray vie et mort de l’image e?d Gallimard 1992, collection folio essais, p.383 9-Extrait de parfum de Pan divers encens, hymnes orphiques, auteur inconnu, traduit grec ancien par Leconte de Lisle
10- Paul Virilio, la machine de vision, e?d. Galile?e, 1988, p67.

Carole Brandon 2011

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *